Le congrès de l’Europe

Haye (7-10 mai 1948)

Discours par Salvador de Madariaga, Raymond Aron, Denis de Rougemont, Étienne Gilson, Indalecio Prieto [extraits]
Trouver le discours de Paul Reynaud dans la section “les Européens

madariaga1Salvador de Madariaga
Fiat Europa!

Je m’excuse auprès de M. le Président, de notre grand Président d’honneur, de notre bureau et de toute l’Assemblée de prendre la parole en ce moment mais je dois vous quitter immédiatement, et si je le fais, c’est encore pour vous servir parce qu’on m’ a prié de rédiger un commentaire, sur ce Congrès, pour l’Amérique du Sud et je tiens beaucoup à ce que l’Amérique du Sud connaisse, par la bouche de celui que votre bienveillance a fait un de vos présidents de comité, l’immense succès de vos travaux. Je ne vous dirai que l’essentiel de ma pensée.

L’Europe doit se faire. Nous voici au travail, poussés par deux sentiments: le danger, sentiment négatif; l’inspiration créatrice, positive. L’Europe doit naître pour que nos nations ne meurent pas. Mais l’Europe doit naître parce que nous l’avons conçue. Les deux habitudes se complètent. Le danger stimule l’être, l’être écarte le danger. Mais ce que l’un et l’autre demandent est différent. Le danger, père de la peur, veut du concret, demande vite des institutions, des maisons pour loger le corps de l’Europe, des forteresses pour la défendre. L’être veut être tous simplement. (applaudissements)

C’est ici que nous devrons tourner les yeux vers le passé et demander à l’expérience d’éclairer nos pas futurs, car nous avons déjà bâti de grandes maisons internationales qui se sont effondrées, non pas certes parce que les fondations n’étaient pas fermes, mais parce que ces maisons étaient vides, vides de foi. (applaudissements)

Ne bâtissons jamais une église trop grande pour notre foi. Moins encore. Ne bâtissons jamais un sacristie trop grande pour notre église.

Est-ce à dire qu’il faut décourager la création d’institutions internationales européennes? Non, non. Il faut au contraire en créer au plus vite pour que l’Europe prenne corps. Mais ces institutions ne seront que du papier noirci si elles ne vivent pas la foi des gens qui les incarnent. Donc, ce qui importe, c’est de créer la foi. Il nous faut beaucoup de foi puisqu’il nous faut beaucoup d’institutions.

Avant tout, il nous faut aimer l’Europe, cette Europe sonore du “rire énorme” de Rabelais, éclairée du sourire d’Erasme et de l’esprit de Voltaire, où brillent les yeux de feu de Dante, les yeux lumineux de Shakespeare, les yeux sereins de Goethe et les yeux torturées de Dostoïevski. Cette Europe où sourit la Joconde cette Europe qui vit Michel-Ange et David, cette Europe où brilla le génie spontané de Bach par sa géométrie intellectuelle, où Hamlet cherche dans la pensée le mystère de son inaction et où Faust cherche dans l’action la consolation du vide de sa pensée, où Don Juan cherche dans les femmes rencontrées, la femme jamais trouvée et où Don Quichotte, lance en main, galope pour forcer la réalité et s’élever au-dessus d’elle-même. Cette Europe où Newton et Leibniz mesurent l’infinitésimal, où les cathédrales brillent, comme disait Musset, le genou dans leur robe de pierre, où les rivières, fils d’argent, fond des colliers aux cités, joyaux taillés dans l’espace par le ciseau du temps, cette Europe doit naître et elle naître lorsque les Espagnols diront: “Notre Chertres », lorsques les Anglais diront « Notre Cracovie”, lorsque les Italiens diront “Notre Copenhague”, lorsque les Allemands diront “Notre Bruges” et reculeront d’horreur à la pensée d’y porter encore à nouveau des mains meurtrières. Cette Europe alors vivra car c’est alors que l’Esprit qui dirige l’Histoire aura prononcé les mots créateurs: “Fiat Europa”. (applaudissements)

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