Michel Rocard

Amis Anglais, sortez de l’Union européenne mais ne la faites pas mourir !

LE MONDE | 05.06.2014

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Il y a entre vous et nous les Européens continentaux un malentendu qui est en train de tourner mal. Votre immense histoire vous vaut de porter autour de vous une admiration parfois sans bornes.

Inventeurs de la démocratie il y a près de trois cents ans, et des droits de l’homme dans le même mouvement, vous avez ensuite dominé le monde, par la mer et la marine d’abord, par la finance ensuite, quelque deux siècles. Dans ce dernier domaine, vos successeurs américains ont mis un tel désordre tournant en crise, qu’ils nous font souvenir que vous aviez, vous, été capables de rester sages.

Enfin, quand vint la menace de l’apocalypse, votre courage sauva l’honneur, puis votre ténacité – vous avez su tenir longtemps –, recevant tard l’aide américaine et russe, sauva la liberté.

Nous le savons, n’avons jamais rechigné à le répéter, notamment en cette semaine mémorielle, nous vous devons beaucoup, immensément. Cela ne saurait aller pourtant jusqu’à vous permettre à notre endroit le double jeu et le mépris.

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Vous n’aimez pas l’Europe, c’est votre droit et cela se comprend. Vous y êtes cependant entrés, voici quarante-deux ans, mais sur un malentendu.

Vous n’avez jamais partagé le sens du vrai projet que pourtant le grand Winston Churchill parlant pour vous, à Zurich en 1946, avait su pressentir et décrire avec ces phrases inouïes : « Pour prévenir le retour de tels malheurs, vous autres Européens devriez construire quelque chose comme les Etats-Unis d’Europe… Y réussiriez-vous que vous recevriez l’approbation immédiate et enthousiaste de la Communauté britannique des nations comme celle des Etats-Unis d’Amérique. Il y a de fortes raisons de penser que l’Union soviétique pourrait aussi y être favorable, auquel cas tout serait résolu… »

JAMAIS VOUS N’AVEZ PERMIS LE MOINDRE APPROFONDISSEMENT

Que ne l’avez-vous écouté ? L’appui enthousiaste de la Communauté britannique des nations à l’Europe parce qu’unie, de l’extérieur. Il avait tout dit. Pensée de géant, que partageait un autre géant, Charles de Gaulle.

Mais vous vouliez faire du commerce, et ne pensiez qu’à cela. Notre président de la République disparu, vous entrez. Jamais ensuite, jamais, vous n’avez permis le moindre pas en avant vers un peu plus d’intégration, un peu plus d’espace pour des décisions vraiment communes. La Communauté fait du commerce, ce qui vous convient, parce qu’elle se définit comme économique, mais pour le cœur de l’économie, la fiscalité, le droit des conflits, la représentation des forces sociales, vous exigez et imposez que l’unanimité demeure la méthode exclusive de prise de décision. Vous avez voulu la paralysie.

Des voisins en quantité applaudissent à nos premiers succès et les jalousent. Ils veulent entrer. Vous soutenez tous les élargissements, nous aussi d’ailleurs, nous ne vous avions pas démasqués : cela diluait la Communauté. Mais jamais vous n’avez permis le moindre approfondissement. L’Europe demeura entravée et mal gérée, géant économique et nain politique.

Vient le temps où la taille et le succès de notre Communauté rendent insensé qu’elle se borne aux seuls aspects économiques de la vie en commun. Diplomatie, défense, justice sont évoquées. Vous réussissez à imposer que l’on s’y limite à d’intermittentes actions communes étroitement définies à l’exclusion de toute véritable politique continue.

Le traité de Maastricht (1992) vous doit d’être un échec et du coup ne sera ratifié que de justesse par des peuples qui n’y lisent rien. Vous n’eûtes pas besoin de vous faire beaucoup voir pour que les traités d’Amsterdam (1997), de Nice (2001), et même le Constitutionnel soient aussi des ratages puisqu’ils ne changeaient rien à l’essentiel, la paralysie garantie, car vous aviez déjà gagné.

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