Pierre Vidal-Naquet

Paroles sur la ville

La vérité de l’indicatif, Vacarme no 17, entretien réalisé par Philippe Mangeot & Isabelle Saint-Saëns. Propos recueillis à Paris, par Thierry Paquot, le 30 janvier l998.

vidal naquetHistorien, helléniste, “intellectuel engagé”, Pierre Vidal-Naquet, né en 1930, est avant tout le citoyen d’une démocratie qu’il convient sans cesse de réactiver, de renouveler et d’enrichir. L’histoire nous permet de mieux saisir nos origines, et aussi la fragilité de nos ambitions et de nos destins. La mémoire partagée renforce la cohésion et la cohérence d’un “peuple” uni par l’adoption des même principes. Ce sont ceux-là qu’il faut protéger des multiples attaques dont ils sont l’objet (la mondialisation, le repli nationaliste, les racismes, l’idéologie sécuritaire, etc.). Défendre l’idéal démocratique consiste principalement à le mettre en pratique, à vivre démocratiquement dans un État démocratique. Une telle exigence n’est pas politicienne mais morale. Les engagements de Pierre Vidal-Naquet, son honnêteté, démontrent que la Vérité et la Justice ne sont pas de vains mots, mais les bases de l’être-ensemble, les fondements – et les fondations – de la Cité.
Th. P.

Pourquoi s’intéresser à la Grèce antique au lendemain de la Seconde Guerre mondiale?

Pierre Vidal-Naquet: J’ai décidé de m’intéresser à la Grèce en 1951 et de faire un mémoire, ou ce que l’on appelait à l’époque un diplôme d’études supérieures, sur la conception de l’histoire chez Platon. Il y avait là une sorte de paradoxe déclaré, c’est-à-dire que je voulais travailler sur la représentation de l’histoire chez le philosophe le plus hostile à l’histoire qui n’ait probablement jamais existé.

Pourquoi choisir la Grèce et, d’une certaine manière, la philosophie grecque? J’avais d’abord pensé, lorsque j’étais en hypokhâgne puis en khâgne, à faire une thèse sur la guerre d’Espagne. Et puis je me suis dit que cela collerait tellement bien avec mon orientation politique que les risques d’une non-distanciation seraient évidents. En revanche, l’antiquité grecque me permettait d’avoir un pied dans un monde si lointain que je n’aurais pas de raisons politiques majeures de “débloquer”… Cela ne m’interdisait pas de faire autre chose, la preuve! Pour moi, ce sujet représentait le “soulier de satin” de Prouhèze, qui, avant de s’engager dans la vie amoureuse, le dépose sur l’autel de la Vierge, comme le met en scène Claudel. C’était une manière de prendre le recul nécessaire. À propos de ma formation politique, disons que je suis un centriste d’extrême gauche. Autrement dit, contrairement à la plupart des intellectuels de ma génération, je n’ai jamais été membre du parti communiste. On écrit régulièrement que je suis un ancien communiste, c’est totalement faux. François Furet, oui; Emmanuel Le Roy Ladurie, oui; moi, jamais. À cause d’un événement que vous n’avez probablement pas oublié, qui est le procès Rajk en 1949. À ce moment-là, avec Charles Malamoud, nous avons étudié le Livre bleu hongrois, et nous sommes arrivés à la conclusion qu’il s’agissait d’une escroquerie monumentale. J’y avais songé comme tout le monde, mais ma décision fut irrévocable: je n’adhérerai jamais au parti communiste. Quant au reste de ma formation politique figurent à l’arrière-plan l’affaire Dreyfus et, à l’avant-plan, la guerre d’Algérie, contre laquelle je me suis engagé très tôt, dès 1955. J’ai été membre du PSU pendant quelques années mais je n’y ai pas fait carrière, si je puis dire. Je n’ai jamais été un homme politique.

Est-ce chez Platon que vous avez trouvé ces idéaux de la vérité et de la justice qui guident vos engagements politiques?

P. V.-N.: Platon ne représente pas vraiment mes idées! Platon, en fait de vérité, lorsqu’il raconte la Seconde Guerre médique, élimine Salamine. C’est tout de même un peu gros et ce n’est pas exactement lui que je choisirais en ce qui concerne la vérité, même s’il y a une conception morale de la vérité chez lui qui est importante. Ce serait plutôt Thucydide ou Hérodote, ou encore Émile Zola et l’éternel modèle de l’affaire Dreyfus, où il essaie de faire triompher précisément la vérité et la justice.

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