Pierre Vidal-Naquet

Partant de la philosophie de Platon, vous devenez non pas un historien helléniste, mais plutôt un anthropologue de la Gréce antique. Est-ce dû à votre rencontre avec Jean-Pierre Vernant?

P. V.-N.: Oui. Je l’ai rencontré pour la première fois en 1956 ou 1957, et j’ai commencé à suivre son séminaire lorsque j’ai été suspendu pour avoir signé la “Déclaration des 121” en 1960, contre la guerre d’Algérie. Cette rencontre avec Jean-Pierre Vernant a été absolument décisive. C’est également durant cette période que j’ai découvert l’œuvre de Louis Gernet et celle, essentielle pour moi, de Claude Lévi-Strauss. A la suite de la parution de mon premier livre d’histoire ancienne Clisthène l’Athénien, écrit avec Pierre Levêque en 1964 – réédité plusieurs fois, mais traduit en anglais trente deux ans après sa sortie -, j’ai reçu une lettre de Victor Goldschmidt, le grand spécialiste de Platon, qui remarquait déjà, bien que l’objet soit très différent, une parenté avec Lévi-Strauss. Elle s’est fortement aggravée, si j’ose dire, dans la deuxième moitié des années soixante, lorsque j’ai lu d’un coup, durant un été, l’ensemble de l’œuvre de Lévi-Strauss. J’ai commencé à penser en termes d’opposition ou de couple d’opposition, et c’est à ce moment que j’ai écrit l’article sur “le chasseur noir et l’origine de l’éphébie athénienne”.

Un siècle plus tôt, en 1864, paraissait La Cité antique, de Numa Fustel de Coulanges. Comment et pourquoi a-t-il marqué tant d’esprits à l’époque, et a-t-il bénéficié d’une audience aussi large? Qu’a-t-il véhiculé comme idées fausses qui ont été corrigées par la suite?

P. V.-N.: A mon avis, c’est un des livres les plus faux qui n’ait jamais été écrit. Cela ne tient pas au fait qu’il soit de seconde main, puisque Fustel connaissait bien les textes grecs et latins. Le problème est ailleurs. Le faux commence par le titre, car c’est un livre qui, justement, ne parle pas de la cité antique. Le paradoxe se situe là: il parle d’une cité antique antérieure à la politique, d’une cité antique fondée uniquement sur la religion. Or, quand la cité antique commence à fonctionner, c’est précisément par et avec l’invention du politique. Alors pourquoi ce titre? François Hartog en a donné une bonne explication quand il a réédité le livre. La Cité antique est un développement sur le danger de l’imitation de l’Antiquité. Fustel revient sur ce qui avait été la contradiction de la première République, c’est-à-dire l’imitation de l’Antiquité, et il note très clairement dans sa préface quels désastres cela avait entraîné quatre-vingts ans plus tôt. Je pense que l’erreur de Fustel, c’est de vouloir séparer la religion de la politique. Or, ce qui a caractérisé la religion, c’est qu’elle était, dans la plupart de ses traits, la religion de la cité; elle était liée par conséquent au politique.

Tout le travail fait depuis a consisté à détruire cette idée fustelienne. Tout le monde s’y est employé. Un jour, par exemple, Georges Dumézil a écrit à propos de La Cité antique, en évoquant “ces choses mises au jour par Fustel de Coulanges dans un livre qui n’a guère vieilli”. A l’époque, il ne l’avait pas relu et sa première lecture datait de ses quinze ans. A cause de cette phrase, on lui a demandé une préface pour une réédition. Il l’a relu, et là il a été effondré! Il s’est aperçu que ce livre ne valait pas grand-chose.

Le fait d’assimiler sous le même label la cité grecque et la cité romaine – en faisant l’économie de la cité étrusque du reste -, n’est-il pas aussi une simplification trompeuse?

P. V.-N.: En faisant l’économie de la cité étrusque, en faisant l’économie de la cité phénicienne et en faisant l’économie également de la cité hellénistique qui a eu aussi son importance. L’énorme différence entre la cité grecque et la cité romaine a été très bien mise au jour dans une inscription célèbre de Philippe V de Macédoine s’adressant à un groupe de cités grecques. Il leur dit: “Vous devriez faire comme les Romains. Les Romains, quand ils s’agrandissent, intègrent les gens qu’ils annexent.” En fait, ils les intègrent partiellement en leur donnant ce que l’on a appelé le droit “latin”, ou totalement en leur donnant le droit de citoyenneté romaine. En tout cas, ils se sont étendus sur tous les bords de la Méditerranée, et Caracalla a déclaré, en 212, que “tout homme libre de l’empire était un citoyen romain”. Or cela, les Grecs ne l’ont jamais admis. Certes, il est arrivé ici ou là qu’ils octroient le droit de cité ou qu’ils fassent des traités que l’on a appelés l’isopoliteia avec d’autres cités, mais ils restaient attachés à cet espace limité de la polis grecque, où les hommes comptaient plus que le territoire.

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