Pierre Vidal-Naquet

Comment distinguer “ville” et “cité”?

P. V.-N.: Il y a deux mots différents: le mot asty qui désigne la “ville” et le mot polis qui désigne la “cité”. Dans la cité médiévale – Florence par exemple -, où l’on a la citta et le contodo, lorsque l’on sort des limites de Florence on n’est plus dans la citta; on trouve des paysans qui sont plus ou moins dépendants, comme l’a montré Max Weber. Au contraire, dans la cité antique, les murailles, qui n’existent pas forcément – ainsi à Sparte -, ne constituent absolument pas une limite. Athènes est composée d’un certain nombre de dèmes, qui sont tous égaux. Il suffit d’être citoyen de cette microcité pour être ipso facto citoyen d’Athènes. Une page célèbre de Thucydide raconte que, lorsque Périclès ramena tous ses concitoyens de la campagne à l’intérieur des murailles, ce fut un arrachement pour les gens parce que chacun avait l’impression d’abandonner sa cité. Cette division qui remonte à Clisthène, donc à la fin du VIe siècle, ne fait aucune distinction entre l’espace urbain et l’espace rural. Bien sûr, on se moque parfois des gens de la campagne ou au contraire, comme Aristophane, on en fait systématiquement l’éloge, mais un habitant du fin fond de l’Attique, pourvu qu’il soit un homme libre et fils de citoyens, est citoyen.

Alors, quel est ce statut de citoyen?

P. V.-N.: Depuis la loi de 451, est citoyen celui qui est né de père athénien et de mère fille d’Athénien. Je ne dis pas de mère citoyenne, parce que le mot au féminin n’existe pratiquement pas, bien qu’il soit utilisé presque accidentellement par Aristote. Les exemples sont extrêmement rares. C’est une société hiérarchisée avec trois catégories d’habitants: les citoyens, les métèques et les esclaves. Cela forme bien une hiérarchie, dans la mesure où si vous croyez être citoyen, vous allez vous inscrire. Or, quelqu’un se trouve dans votre dème et déclare: “Non, vous n’êtes pas citoyen!”

Vous acceptez et devenez métèque; vous n’acceptez pas et faites une sorte d’appel et, si vous perdez la partie, vous êtes vendu comme esclave. Il s’agit d’un compartimentage très rigoureux et qui n’est pas d’ordre économique. Lorsque l’on a trouvé les comptes de l’Érechthéion, on s’est aperçus que les esclaves gagnaient exactement la même somme que les hommes libres. On ne sait pas où allait cet argent en définitive, mais en ce qui concerne le paiement, cela coûtait à l’entrepreneur rigoureusement la même chose. Il y a ceux qui appartiennent à quelqu’un, les esclaves; ceux qui résident quelque part, ce sont les métèques; et ceux qui sont membres d’un dème – ils appartiennent à une micro communauté qui ne dépend pas de leur habitation. Les mariages intergroupes sont possibles; un citoyen peut épouser une femme métèque, mais leurs enfants ne seront pas citoyens. L’étranger résidant, c’est-à-dire le métèque, était protégé et la cité l’encadrait dans la mesure où il faisait la guerre. Les métèques sont des Athéniens, seulement ce sont des Athéniens qui ne votent pas. Les citoyens étaient à la grande époque, le Ve siècle, entre 30000 et 40000, et chacun pouvait parler.

athenesLorsque l’on dit aujourd’hui qu’il faut revenir à la démocratie athénienne, cela a-t-il un sens?

P. V.-N.: Ce qui est assez passionnant dans la cité antique, c’est la démocratie directe. Le philosophe Cornelius Castoriadis, qui vient de disparaître, a passé sa vie à plaider pour cette démocratie directe. Je pense qu’avec les techniques de l’informatique, ce n’est pas aussi impossible qu’on le croit. Aristote disait “qu’il fallait un petit nombre de gens sinon il faudrait avoir la voix de Stentor”. Il est évident que l’on ne va pas rassembler les Parisiens sur la place de la Concorde, comme on le fait en Suisse, avec référendums obligatoires, facultatifs ou d’initiatives constitutionnelles. En revanche, avec les nouveaux procédés télécommunicationnels, il est possible de consulter instantanément tous les citoyens, c’est tout à fait concevable…

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