Pierre Vidal-Naquet

Paul Virilio dénonce dans ses livres ces technologies qui permettent la consultation en temps réel, mais gomment ce qui est le plus important dans la démocratie, à savoir le temps du débat…

P. V.-N.: C’est vrai, ce point n’est pas contestable. Cela peut être un instrument de tyrannie comme aussi un instrument de libération. Le premier a été décrit par Orwell dans son célèbre roman, 1984, et le second compte sur nous pour le valider…

Je suis toujours surpris et agacé de voir tant d'”agoras” qui ne servent pas, dans les campus, les centres commerciaux, les villes nouvelles, etc. Qu’est-ce que l’agora grecque? Quel est son sens et ses usages dans l’Antiquité?

P. V.-N.: Le mot est déjà employé dans Homère, par opposition au “conseil” des chefs. Télémaque parle à l’assemblée d’Ithaque. C’est un espace public, d’une part, et commercial, de l’autre. C’est les deux et, dans le cas de l’agora d’Athènes, c’est un endroit qui a été construit petit à petit et qui n’a atteint sa pleine forme qu’au Iie siècle avant J.-C. Dans le discours Sur la couronne, Démosthène raconte comment on a appris tout à coup la prise d’Élatée, une petite ville dans le nord de la Grèce, par Philippe de Macédoine: “C’était le soir, on vint annoncer aux prytanes [un groupe de cinquante personnes représentant une tribu et qui exerce pendant un mois civique la prytanie [c’est-à-dire la “présidence”] l’occupation d’Élatée. Les uns, se levant aussitôt au milieu de leur dîner, chassaient les gens des boutiques de l’agora et mettaient le feu aux baraques, pendant que les autres convoquaient les stratèges et appelaient le trompette, et toute la ville était remplie d’affolement. Le lendemain, dès le jour, les prytanes convoquaient le conseil à la salle des séances, tandis que vous vous rendiez à l’assemblée. Et, avant que le conseil eût délibéré et préparé son rapport, tout le peuple était assis sur la hauteur [c’est-à-dire sur la Pnyx].” L’agora est donc un centre politique – au besoin, on met le feu à des baraquements pour attirer la population des campagnes, que les gens viennent et sachent qu’il se passe quelque chose de grave – et aussi un centre commercial; c’est rempli de boutiques. Peu à peu ces boutiques vont être encadrées par des portiques, surtout à l’époque hellénistique, et on y fait du commerce, on y vend des légumes, de la viande, tout ce que l’on veut. Agora signifie rassemblement et parole, et ne désigne donc pas nécessairement un espace bâti. Le premier exemple que l’on ait d’une agora civique, en quelque sorte préparée à l’avance avec une sorte de planification urbaine, est celle de Megara Hybléa, en Sicile. Là, les fouilleurs français – G.Vallet, F.Villard et P.Auberson (1) – ont montré que, dès le VIIIe siècle, on avait réservé un espace, une sorte de grand carré, que l’on ne bâtit pas tout de suite, comme zone publique par opposition aux terrains privés. L’agora d’Athènes est une zone publique qui n’appartient pas à un dème mais à l’ensemble de la cité. On y trouve le tribunal, le monument des éponymes (héros)-les dix éponymes, les archégètes de la cité d’Athènes représentent les dix tribus – où l’on affiche les listes de mobilisation; c’est là aussi que se trouvent le bouleutêrion, le conseil, et le prytanée, ce que l’on appelle la tholos, un bâtiment rond dans lequel siègent les prytanes et, lorsque l’on veut rendre hommage à un étranger, on l’y invite à manger. C’est un lieu central. Je précise que c’est Clisthène qui remplace la boulê solonienne des Quatre Cents par la boulê des Cinq Cents; que chaque tribu exerce, à son tour, la prytanie et, par conséquent, a le droit de se loger au “foyer commun” et de présider les séances de l’Ecclésia. C’est à cette époque, vraisemblablement, que l’agora est délimitée par des bornes. L’une d’elles porte l’inscription: “Je suis la borne de l’agora.” On comprend à quel point l’espace politique de l’agora est au cœur de la polis, et doit être précisément délimité tant il assure et exprime la cohésion des citoyens.

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