Pierre Vidal-Naquet

Vous avez prononcé le mot “espace”. En grec, il y a khôra et topos, qu’est-ce qui les distingue?

P. V.-N.: Topos c’est le “lieu”, tout simplement -c’est aussi le sexe de la femme -, tandis que khôra est à l’origine “l’espace rural”. Le destin de ce mot est assez étrange, puisqu’en grec moderne, il a fini par signifier le chef-lieu. Une quantité de petites villes centrales des îles sont nommées tout simplement khôra, quelque chose comme le bled. Alors le bled, c’est l’arabe balad qui désigne à l’origine la ville mais qui a fini par désigner la campagne, et khôra, c’est exactement l’inverse. Toute cité grecque avait un asty et une khôra, la khôra étant délimitée par des frontières. La khôra n’étant pas comme le contado médiéval, c’était la campagne mais ce n’était pas dévalorisé. La frontière a une double signification, celle d’aujourd’hui – “Ici finit la France, ici naît la Belgique, le ciel ne change pas où les drapeaux changèrent” – ce sont des vers de Aragon datant de 1940. Les Grecs connaissent cela, mais il existe aussi la zone frontière, et il s’agit d’un espace plus compliqué où se baladent les bacchantes, les éphèbes. C’est une zone où se rencontrent les jeunesses de cités voisines, où parfois elles se font la guerre.

Cette idée d’aménagement de l’espace est une idée tout à fait actuelle. Que représentait-elle à l’époque? Qui était chargé de l’aménagement?

P. V.-N.: L’exemple historique à Athènes est Hippodamos de Milet, qui a bâti le Pirée. Ce qui est frappant, c’est de voir que cette question de l’aménagement de l’espace se pose surtout pour les cités coloniales. Hippodamos n’a certainement pas inventé le plan qui porte son nom, “hippodamien”, cette ville découpée en damiers, avec des rues orthogonales, pour la simple raison qu’on connaît des formes urbaines semblables avant le Ve siècle. Mais sa participation à la reconstruction de Milet dans la période qui suit Mycale, la fondation du Pirée dans le cadre de la politique d’expansion maritime de Thémistocle, son amitié avec Périclès et le rôle, d’ailleurs mal connu, qu’il joua dans le tracé de Thourioi font de lui un des premiers “urbanistes”. Le découpage orthogonal répond à une préoccupation d’ordre, de clarté, de raison pratique qui correspond à la préoccupation politique. À la différence des Étrusques puis des Romains qui partent du croisement de deux axes forts – le cardo et le decumanus qui structurent et contrôlent le développement de la ville -, le plan hippodamien se contente d’une sorte de zonage. Pour la Grèce, on n’a pas l’équivalent de Vitruve, mais des descriptions de villes comme en a fait Dicéarque, par exemple, au début de l’époque hellénistique, et des règlements d’urbanisme, notamment La Stèle du port découverte il y a quelques années à Thasos – et publiée par mon élève, Hervé Duchêne (2) -, qui vers 460 conseille aux femmes de pas trop se montrer à leurs fenêtres, se préoccupe du nettoyage des rues… On a également cela à Pergame; on se soucie d’entretenir la ville, de l’embellir. Des fonctionnaires étaient rémunérés pour cette tâche. Sur l’agora et, plus généralement, sur l’urbanisme en Grèce antique, les travaux de Roland Martin sont particulièrement précieux, ainsi que la série de brochures éditée par l’American School of Classical Studies at Athens, de l’université de Princeton, sans oublier, pour un public moins spécialisé, la présentation tout à fait valable qu’en fait Lewis Mumford dans La Cité à travers l’histoire.

Et si on entre dans l’espace privé domestique, comment fonctionnait la maison du citoyen athénien?

P. V.-N.: On connaît fort peu les maisons du Ve siècle. On sait que les maisons les plus luxueuses comportaient un portique et une petite cour devant l’entrée – c’est la maison qui est décrite dans le Protagoras, de Platon -, puis on trouvait l’appartement des femmes, séparé de celui du maître de maison, puis celui des esclaves. C’était tout petit. Théodore Reinach a essayé d’en reconstituer une à Beaulieu-sur-Mer, mais elle ressemble davantage aux maisons de Délos qu’à celles d’Athènes. On vivait principalement dehors.

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