Pierre Vidal-Naquet

Ils ont apporté le mot démocratie, mais ont-ils indiqué les procédures?

P.V.-N: Le vote, et cette extraordinaire procédure qui s’appelle le tirage au sort! Il faut imaginer que la boulê, le conseil, était recruté par tirage au sort. C’est progressivement, à partir du IVe siècle, que la profession d’homme politique apparaît. Cela commence après la succession de Périclès. Au IVe siècle, on les appelait des rhéteurs. Il y a eu une énorme part faite au hasard. Je me souviens très bien comment, en Mai-68, j’avais proposé à l’École des hautes études qu’il y eût, à côté du conseil élu, un anti-conseil tiré au sort: certains ont été amusés mais l’idée n’a pas été retenue!

Alain Roger, en citant Lalo qui avait emprunté à Montaigne le verbe artialiser, dit que c’est la peinture du paysage, à la fin du XV° siècle, qui artialise la nature et qui nous donne à voir le paysage, que notre œil sinon ignore. Si le mot “paysage” n’existe pas en grec, la “sensibilité paysagère”, ou quelque chose qui y ressemblerait, a-t-elle pu se manifester? Je pense à la poésie grecque qui évoque les éléments, le relief, les saisons… Qu’en est-il vraiment?

P. V.-N.: On trouve dans la peinture minoenne et mycénienne des descriptions de paysages. Il est vrai que ce n’est pas une notion centrale. Mais il y a tout de même la scène célèbre de Phèdre, où l’on décrit un paysage dans les environs d’Athènes. Si Socrate dit: “Je suis un homme de la ville et je ne m’intéresse pas tellement à la campagne”, il n’empêche que Aristophane passe son temps à décrire des paysages. Même si c’est un paysage chargé de mythes, c’est excessif de dire qu’il est absent.

Qu’en est-il de l’hospitalité : est-ce une spécifité grecque?

P. V.-N.: Non, parce qu’on en voit d’autres exemples ailleurs. C’était très important en Grèce, dans la mesure où il existait un Zeus des étrangers, le Zeus hospitalier; où il existait une reconnaissance entre les hôtes illustrée dans l’Iliade, par exemple dans le combat interrompu entre et Sarpédon et Diomède lorsqu’ils s’aperçoivent de leurs liens héréditaires d’hospitalité. Le livre de Gabriel Herman, Ritualised Friendship and the Greek City (Cambridge U. P., 1987), montre bien chez Homère, à l’époque classique, l’existence de ce rite de l’hospitalité lié à l’évergétisme – le fait que certains étrangers sont proclamés bienfaiteurs de la cité, du grec euergetês, “bienfaisant” – , et rappelez-vous qu’il existe cette institution extraordinaire: la proxénie (proxénos désigne le consul en grec moderne). Le sens ancien est tout différent: le proxène, de Sparte à Athènes, n’est pas un Spartiate installé dans la ville d’Athènes; c’est un Athénien qui, héréditairement, accueille les citoyens spartiates qui viennent à Athènes. Le proxène est un hôte public; c’est un titre honorifique donné par une cité à un étranger, qui accueille chez lui ses ressortissants. Il y a également tout le rituel -étudié par Philippe Gauthier dans sa thèse (3) – des symbola: une pièce que l’on coupe en deux se transforme en instrument de reconnaissance. De même, il existait entre les différentes cités qui, bien qu’elles fussent comme des îles, devaient avoir des liens avec d’autres îles. Ceux-ci étaient formés par les traités que l’on appelait des symbola, qui permettaient à chaque cité de protéger ses intérêts dans la cité voisine. Une autre pratique aussi s’appelle l’asylie: l’Athénien se rendant dans une cité avait la certitude qu’on le laisserait tranquille, et même si Athènes devait quelque chose à cette cité, qu’il n’y serait pas arrêté mais accueilli. À Rome, contrairement à ce qui se passe en Grèce, l’hostis est à la fois l’hôte et l’ennemi, l’étranger qu’on reçoit et celui qu’on craint. En grec, celui qui est reçu est le xénos, et celui qui accueille est le xenodôkhos.

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