Viviane Obaton, Les caracteristiques de la culture europeenne

La promotion de l’identité culturelle européenne depuis 1946,
EURYOPA, études 3-1997
Institut européen de l’Université de Genève

douris1De nombreux auteurs se sont attachés à définir les caractéristiques de la culture européenne. Cet exercice, consistant à isoler des tendances communes dans un foisonnement, peut sembler hasardeux. Certains ont voulu définir l’esprit de la culture européenne, son essence particulière. Ces débat sur ce qui ferait le génie propre de l’Europe se situent pour la plupart dans la période de doute de l’immédiat après-guerre. Les Européens s’étaient entredéchirés, s’étant révélés capables du pire. Les intellectuels ont senti la nécessité de retrouver des valeurs, qu’ils ont souvent idéalisées.

Pour définir un hypothétique esprit européen, ils ont évoqué les modèles mythiques. Le caractère aventurier des héros européens, comme Prométhée ou Ulysse, a été souvent mis en avant. Le titan Prométhée, qui brave les dieux pour donner le feu sacré aux hommes, incarne la curiosité et la révolte contre les puissances supérieures. Ulysse est plus familier aux Européens. Son odyssée est si fameuse qu’elle devient synonyme, dans bon nombre de langues, d’expédition lointaine semée d’embûches. Pour Richard de Coudenhove-Kalergi, c’est Ulysse plus que Prométhée qui est “au vrai sens du terme le prototype de l’Européen”. Le fondateur de l’Union paneuropéenne voit dans le personnage d’Homère l’Européen idéal, triomphant de la nature grâce à la technique. Prométhée et Ulysse, le titan et le héros, sont courageux. Ils bravent le destin, ils vont au-delà des conditions données par la Nature. La quête est une constante de la mythologie européenne. Ainsi la quête mystique du Saint Graal dans la mythologie celte.

A ces mythes antiques s’ajoute “l’Olympe européen” décrit par Salvador de Madariaga, dont Henri Brugmans a pu dire qu’il repré-sentait “l’humaniste, à qui rien n’est étranger”. L’écrivain espagnol pense que Hamlet, Don Quichotte, Faust et Don Juan sont nos dieux. Pour lui, “le monde des immortels européens” est “la source suprême la plus riche et la plus brillante de la conscience et de la vie de l’Europe”. Aventuriers, ils le sont tous quatre, même si leurs aventures revêtent des formes différentes. Faust est un savant curieux de connaître et de dominer la nature. Comme Prométhée, il brave la loi divine, non pour apporter le savoir aux hommes, mais pour lui-même : sa curiosité insatiable l’amène à donner son âme au diable. Madariaga voit en lui “un homme à la volonté paresseuse, à l’intelligence active, habile avec les objets mais malhabile avec les êtres humains, attiré par le pouvoir”. Faust incarne l’esprit de recherche de l’Européen. Don Juan pose lui aussi un problème d’ordre religieux. Il incarne la liberté absolue, l’anarchisme qui méprise les règles humaines et divines. Quant à Hamlet et Don Quichotte, Salvador de Madariaga en fait les symboles du problème européen de l’équilibre entre l’homme individuel et l’homme social. “Hamlet incarne l’âme torturée des hommes libres qui ont à vivre dans une communauté trop puissante et trop exigeante pour eux ; Don Quichotte incarne l’âme également torturée des hommes sociables qui ont à vivre dans une communauté trop ténue et raréfiée pour eux”. Ces quatre personnages sont pétris de passion et de contradictions, ils sont “un débat vivant”, “une discussion permanente sans solution”. Madariaga considère cette caractéristique comme spécifiquement européenne. De même, Rougemont disait en 1946 que “l’homme typiquement européen : c’est l’homme de la contradiction, l’homme dialectique par excellence”.

A partir des héros et de leurs qualités, les intellectuels ont essayé de définir l’esprit européen. Salvador de Madariaga le résume en deux termes : intelligence et volonté, issus de la tradition socratique et de la tradition chrétienne. Ces deux principes se sont influencés mutuellement au cours des siècles. “Socrate domine l’esprit de l’Europe, le Christ, sa volonté”. Comparant les cultures des différents continents, le penseur espagnol recourt au symbole de l’arbre : la culture africaine correspond à l’entrelacement des racines, figure du passé obscur, de la communauté des ancêtres ; la culture asiatique est illustrée par le feuillage léger et aérien, qui évoque la religion et l’intuition de la lumière ; l’Europe est représentée par le tronc structuré, image de l’unité de vie, individualisé, conscient et volontaire. Quant à l’Amérique, il en dit seulement que “l’homme y est entré dans la nature, comme un éléphant dans une boutique de porcelaine”.

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